mercredi 18 mai 2016

Fontpédrouse : la boucle des 66 lacets


J'aurais pu aussi nommer ce billet "Fontpédrouse, d'eau et de pierre". Que l'embarras du choix!



Je pars pour Fontpédrouse  avec une idée en tête, parcourir un drôle de sentier qui escalade la monumentale pente en une somme impressionnante de lacets.
Fontpédrouse (la fontaine pierreuse) est un drôle de village. Situé sur la route des neiges et de l' Andorre, il n'offre au voyageur pressé qu'une rue grise et triste traversée par la "116". Comme si le village se résumait à ce coin de béton et d'asphalte. Mais...il faut aller le chercher, ce village, en contrebas, long, gris et sage. Je rêvais d'y dormir, ce fut fait au son de l'eau, du vent, des cloches et de la zénitude.



Au matin , sous un ciel pur, lumineux et heureux, je partis pour le sentier des lacets, un sentier sans nom que je baptisai ainsi.




Fontpédrouse n'a pas une histoire somptueuse, on se demande même comment le village est si grand. Une très ancienne étape sur une voie de passage, sans doute un relais de poste autrefois avant la sévère montée de la "côte de Fetges"( 10%) menant à Mont Louis, mais rien dans l'histoire qui semble avoir marqué ce village. Le dernier avant Mont Louis chargé d'un riche passé. Alors ...Fontpédrouse...Et bien il m'attire et ce, depuis longtemps.


Le village est dominé par une montagne abrupte , aujourd'hui boisée , émaillée d'impressionnants pierriers menaçant le village, jadis une montagne cultivée et prospère, enfin du moins vivrière, ce qui explique ce sentier en lacets allant de parcelle en parcelle.


Les pentes de Fontpédrouse aujourd'hui
Autrefois : les pentes cultivées, côté soulane
Mais...ce n'est pas tout ! Que de surprises !
Je quitte le village alors que 7 heures sonnent dans l'air vif. L'horloge sonne nuit et jour , elle a bercé ma nuit porte ouverte sur le grand large.
J'attaque la montée je la sais rude et c'est de pied ferme que je l'aborde. Tout commence par le pierrier : malins les anciens! Canaliser et domestiquer le(s) pierrier(s) pour ne pas prendre la place aux cultures et surtout mater ce monstre en suspens : ainsi le sentier en lacets dans le pierrier le stabilise grâce à l'inclinaison pyramidale des murs ; forces bien réparties, rien n'a bougé depuis...des siècles.
Le pierrier vu d'en bas




Fontpédrouse tout en bas
Sentier dans le pierrier 
un modèle de construction !

Je compte les lacets et je prends très vite du dénivelé : le sentier suit les murs, impossible de se tromper bien qu'il ne soit pas balisé. Et puis c'est le 1er canal , celui de "La Soulane" ( le côté au soleil). J'ai traversé la voie ferrée sans la voir, elle roule sous le pierrier. Je suis le canal et soudain je me souviens : le sentier doit monter raide, en lacets et certes pas à plat. J'ai fait une erreur d'aiguillage ! Je rectifie et reprends ma zigzagante trajectoire dans les bois  qui furent parcelles cultivées il y a un siècle et plus.





Fontpédrouse en long
Prats Balaguer

Comment je fais pour ne pas perdre le compte des lacets, tandis que le paysage s'ouvre : Prats Balaguer, la vallée de la Riberole, les lointains sommets des crêtes espagnoles, Fontpédrouse qui s'amenuise et s'étire le long de la Têt lui servant de tutrice? Et bien je joue à un jeu amusant, du tour de France. Je connais les départements, de mémoire et en réalité. Alors à chaque virage je récite...22, les Côtes d'Armor et je revisite quelques lieux, avant vite d'entrer en Creuse où je ne m'attarde pas car la Dordogne -24- me saute au visage avec sa vallée, ses truffes, Sarlat etc..Certains départements ont juste le droit de me voir entrer et sortir...Je mets en branle mes souvenirs, mes images dans un intéressant voyage et me voici aux portes des Landes, 40 eme lacet quand j'ai la "riche idée" de quitter mes lacets pour m'enfoncer en une autre piste qui n'aura ni lacets , ni attraits mais me conduira quand même au point de ralliement : le Canal de Llar.  Me faisant manquer une douzaine de lacets !


Travail d'anciens

Tout cela était cultivé...



40 ème lacet

Prats Balaguer, la vallée de la Riberole
 Le quarantième...

Je tourne le dos au paysage somptueux de l'adret boisé, humide et verdoyant












qui ne le fut pas toujours !


Le pic de Coucouroucouil (je pense)





Et je m'enfonce entre les murs cyclopéens du sentier de l'"oratori". Point d'oratoire mais juste un sentier défoncé, meurtri par la vie, encombré et malaisé. Qui me mène à bon port , au bord du canal, de Llar cette fois, un canal en courbes de niveau à environ 1460 m, faible pente , de 13.5 km de long. Ce sentier adjacent m'a privée...de pas moins de 12 lacets! Je les regrette encore :-))
Un étonnement de rencontrer dans ce paysage austère, aride, pierreux, à la pente impressionnante, quasi verticale, ce long "fleuve" tranquille qui, depuis 1861 court en murmures au milieu de nulle part de nos jours, au milieu de cultures, bois  et pâtures autrefois. Quel tournant de l'histoire!
Ce canal fut réclamé en 1839 par le curé de Canaveilles pour que les villageois aient l'eau nécessaire à leurs cultures. Etait-il encore de ce monde quand, enfin autorisé, ce canal vit le jour en 1861 ? Revanche du temps , il court encore bien qu'il soit sinon inutile du moins à minima de ses fonctions. Belle revanche sur le temps....
Alors c'est de lui surtout que je vais parler, arrivée sur sa rive au terme du 42 eme lacet...Puisque je vais le suivre aller simple ou aller retours confondus pendant 6 km.





Suspendu à flanc de montagne abrupte, posé à plat sur une assise d'un mètre de large environ et de 40 cm de profondeur,son lit bien étayé par une murette a été consolidé au fil des ans pour finir doublé sur une grande partie par un lit en zinc moins poétique et dont les épaves abîmées gisent dans la forêt. Dommage...un rapatriement eut été souhaitable...


Des ouvrages d'art, petits ponts rustiques, destinés à l'accès aux anciennes parcelles ou aux troupeaux en route vers les estives, ne débouchent plus que sur une forêt enchevêtrée dans laquelle des murettes narquoises et intactes défiant le temps parlent d'antan. Il y aurait bien un sentier (de 18 lacets) menant au Pic de Pijouan, mais existe t'il encore dans ce fouillis de rocs ou arbres?






 Une petite cabane posée près de l'eau ne regarde plus passer que les feuillages et un éventuel marcheur; plus loin un cortal sommeille derrière sa porte bleue, vestiges de la vie pastorale .





Je poursuis ma route dans le silence, même l'eau se tait , seuls les oiseaux s'en donnent à coeur joie. La cloche de Fontpédrouse rythme ma marche . Au fil de l'eau et du temps, les passages difficiles pour les hommes du canal furent le passage des torrents; ce sont les lieux de fragilité malgré les murs de soutènement impressionnants. sans cesse réparés sans cesse dégradés.


Voltige sur palettes



Un peu de voltige ne nuit pas au charme.












Et me voilà à mon terminus : le sentier file vers













Et le canal vers son lieu de naissance .
Quant à moi je repars vers l'aval et le Roc de l' Aigle, clou du spectacle et terminus de mon périple au bord de l'eau.
le Roc de L'Aigle est un promontoire de rocs, une haute falaise de plus de 100 m, inaccessible, rayée en son flanc par le trait fin du canal. Le canal est à sec, il s'est délesté dans un ravin en une grande et tonitruante cascade, pour cause d'entretien. Son lit est encombré de feuilles et rocs.
Sur cette partie du canal, les ouvrages d'art consistent en 2 tunnels de 40 puis 80 m de long, ainsi que les murs de soutènement au passage délicat et accidenté de l' Aigle.

Entrée de tunnel

Nettoyage 

Le Roc de l'aigle : 1597 m
200 m de falaise
 Le Roc de l' Aigle fut le point le plus difficile de la construction: ravins, falaises. Mais il reste un point du parcours à ne pas négliger même si le sentier de retour plonge avant ce site.
Franchissement du ravin des Corrals
au pied du roc de l' Aigle
Alors je reviens sur mes pas et je plonge ! Dans une série de 24 lacets d'un sentier moins marqué, louvoyant dans des terres siliceuses et stériles, bois de chênes verts et rouvres mêlés de pins odorants; je retrouve le parfum de la montagne avec mes détestés genêts purgatifs qui, pour la première fois me plaisent...c'est l'odeur de l'éveil de la montagne. Des images d'Ariège me viennent dans ces terres sèches où le ciste à feuille de laurier attend son heure. Pour moi c'est le bonheur. Le bonheur de la solitude, de la chaleur, des parfums, de la marche, de la montagne et de la découverte surtout...

De pierre et de buissons

Le sentier peu emprunté
















Ciste à feuille de laurier


 Le versant pentu et stérile, écrasé de soleil s'achève au bord du canal de la Soulane ; l'odeur de goudron de la voie ferrée grimpe à l'assaut de la montagne, étouffante, que ne parvient pas à chasser la fraîcheur du canal. Plus que quelques encablures dans les anciennes terrasses encombrées d'arbres séculaires et me voici, accompagnée par les 12 coups de midi sur mon parking ensoleillé.

Parcours en sous bois de chênes


Canal de la Soulane
Avec une étonnante envie de retourner là haut sitôt arrivée ....

Que je mettrai à profit pour aller fureter dans la corniche de la Carança le temps d' un peu de marche supplémentaire.

En chiffres 
Fontpédrouse
Temps de marche : 4h15
Distance:12 km
Dénivelé:500 m

Carança
Temps de marche : 1h 30
Distance 4 km
Dénivelé 200 m


(Amis lecteurs, si mes billets sont trop longs soyez gentils de me le signaler; j'essaie de les condenser au maximum, tâche ardue...)



14 commentaires:

  1. Quelle jolie balade, hé non , ce billet n'est pas trop long car vous maniez bien la langue française et c'est un plaisir de vous lire et les photos ne gâchent rien ! C'est la première fois que je viens sur votre blog mais je vais aller voir vos autres pages avec curiosité . Bonne soirée!

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    1. merci beaucoup Martine: je vous souhaite bonne lecture. C'est assez varié avec beaucoup de balades et de montagne toutefois. Bonne soirée aussi

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  2. Non, non, je change rien, j'aime beaucoup tes billets très détaillés, un vrai régal. Fonpédrouse, il y a au moins 3 ans que je n'y suis pas allée. Faudra remédier à la chose ! Bises.

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    1. Et tu verras les lieux différemment : dorénavant quand je monterai la "côte de Fetges", en véhicule, je saurai ce que j'ai au-dessus de ma tête...Bisous

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  3. Coucou Amédine Sympa Le Curé de L époque comme Joseph qui le fut aussi Je crois Curé à Canaveilles :)
    Merci encore pour Le Partage de Vos Belles Balades :) Calinous aux Minous Bisous à Vous :)

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    1. Les curés ont toujours de bonnes idées . Autrefois leur rôle était grand et bien sûr d'aide. Et puis souvent issus du milieu paysan. bisous..des félins et de moi

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  4. Oui Amédine Les Curés sont des " Mecs Biens " :) Avec ses 66 lacets La Boucle pourrait s appeler La Boucle Catalane :) A Bientôt :)

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    1. Justement j'étais coincée à 65 lacets et je râlais mais le 66 eme était au bord de la route au retour...j'y ai vu un signe

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  5. Bonsoir ... Oh que non !!! tes billets ne sont pas trop longs !!!
    Je vais de découvertes en découvertes grâce à tes commentaires et tes magnifiques photos !!!
    Quel monde merveilleux que celui de la Montagne.
    MERCI
    Douce soirée en compagnie de tes Félins, BISOUS et Caresses

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  6. Rassure toi, ma chère Amédine, tes billets ne sont pas trop longs ! D'ailleurs, ne revient-on pas ? :-)
    J'adore te suivre dans tes randonnées, lire tes explications, admirer tes photos. Ne change rien, tout est parfait ! :-)
    Merci pour cette jolie balade. Gros bisous.

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  7. Bonjour Amédine, que dire de plus que les autres ami(e)s n'ont pas dit. Ne changes rien, belles photos comme d'habitude et un texte, un régal. Je remontais régulièrement au plan de ton trajet pour pouvoir te suivre (sans fatigue). J'ai noté "... mais rien dans l'histoire qui semble avoir marqué ce village." et pourtant ce canal, c'est bien une Histoire humaine.

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  8. Super ton Sentier des 66 virages... C'est normal puisque c'est un 66... Des pierres sèches, de l'eau, la montagne, tout ce que j'aime. Quel chantier pour construire le canal avec les moyens de l'époque.
    Merci pour ce récit et tes belles photos.

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  9. Agréable descriptif d'une balade que je connais bien puisque j'ai une maison au-dessus, à Sauto. Pays où la vie était plus que rude au 19ème et début 20ème. Ainsi un proverbe catalan l'exprime à merveille:" il vaut mieux être un ane à Fontpédrouse qu'une femme à Sautoo!".
    Quant à l'histoire il y a dans les annales pyrénéennes un fait divers terrible, c'est la gigantesque avalanche de neige qui a englouti une partie du village et de ses habitants.
    Bravo pour le blog. Ivan

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    1. J'aime beaucoup Sauto où je suis allée dormir aussi (camion aménagé) et en ai profité avec un habitant pour descendre à la rencontre du canal. J'adore ce proverbe !!Oui c'est vrai qu'il y a eu une avalanche j'en ai plus ou moins entendu parler mais je ne savais quand; il y avait beaucoup de neige autrefois, un vieil habitant de llar me l'a confirmé puisque je suis aussi montée à llar par un sentier de 55 lacets, un peur régal aussi. Vous habitez un beau coin, nous avons un beau département. merci Ivan

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