jeudi 23 novembre 2017

Montagne...Tout au long de la frontière

4 mois loin de la montagne...4 mois entravée par une cruralgie tenace, cadeau d'une hernie discale dérangée en son sommeil par une chute en canyoning. Ce qui a fait d'une "marcheuse enragée" une prisonnière de son propre corps.
Un long chemin qui m'a conduite en 102 jours jusqu'à lundi pour ma première vraie randonnée.
102 jours...de quelques pas à quelques mètres péniblement franchis en souffrance, en août. Des médicaments en stock, de la douleur, de la colère, de la déprime et ce manque lancinant : la montagne.
Massif du Canigou (vers Col d' Ares)

Je disais toujours" tout peut s'arrêter en un instant". J'ai pu mesurer pendant ces 102 jours mon attachement viscéral à la montagne.
Je lui tournai le dos ne pouvant supporter de la regarder même en photos.
Ce furent la mer, les étangs, paysages familiers et reposants. Je pouvais rouler c'était essentiel; le lit que le corps médical m'infligeait m'insupportait . Alors je n'ai jamais cessé de marcher. J'atteignis ainsi les quelques 2 ou 3 centaines de mètres que je pouvais franchir, un rythme de croisière. Ma première victoire au goût amer. Une lueur d'espoir.
Avec pour compagnons ces crocs qui mordaient mon genou et froissaient le muscle de ma cuisse, les délices avérés de la cruralgie.
Les jours passèrent : jalonnés de quelques victoires dérisoires et pourtant si encourageantes ! Une vigne en pente qu'on escalade, 3 km d'un chemin en sous bois, une tour haut perchée à laquelle on accède sans souffrir , cette tour qu'on a regardée tous les jours en se disant "le jour où j'irai ce sera gagné", et qu'on conquiert enfin comme un Everest , conquête sur la maladie, même si on y a accédé par le parcours court  et puis, des pas en avant, sans cesse. Une voie romaine de l'autre côté de la frontière qu'on arpente par morceaux, paysage grandiose du passé, et pour finir qu'on ose sur 8 km avec 420 m de dénivelé , nouvelle victoire. Une porte qui s'ouvre .
Que de joies dérisoires, que de larmes et d'espoirs ai je nourris pendant ces 102 jours d'une maladie somme toute pas grave, banale, juste invalidante!  Mais pour le cheval fou que je suis, nantie d'"une santé insolente" quel effroi ! Oui ce fut un effroi avant tout. Qui agacera plus malades que moi mais ce premier contact avec l'invalidité fut effrayant. C'est ainsi, j'ose le reconnaître..

J'ai l'oubli facile dans la vie : sous peu je me demanderai si je n'ai pas rêvé...

Mais c'est bien la réalité que je retrouve en ce lundi 20 novembre , juste de l'autre côté de la frontière.
Si j'ai choisi ce lieu que j'ai connu par un jour terrible et envoûtant  d'hiver, ce n'est pas un hasard.
Je sais le terrain facile, pas agressif, je sais le décor grandiose, je sais l'immense "vastitude", la solitude, qui m'y attendent. Un lieu idéal pour se rééduquer : à moduler à l'infini. Distance, parcours, côtes, tout peut se moduler. Un lieu idéal pour des retrouvailles dans l'intimité.

Le plateau et le Massif du Canigou

J'ai dormi avec une Nina enthousiaste à Fabert, toujours peuplé de ses deux habitants, rien de changé depuis 2013. Fabert est un hameau, le premier lieu habité après la frontière. A découvrir sur mon 2nd blog; (lien en fin d'article).

Je quitte Fabert à 8 h15. Le soleil nouveau poudroie d'or le paysage, tout comme hier soir.

Paysage catalan, vers le sud, et village de Mollo

En avant...Marche !


J'emprunte d'abord la piste qui s'enfonce dans les sous bois puis s'élève vers le plateau d'altitude, à 1500 m.
Chapelle à San Isidre: 1507 m

J'adore cet altiplano, immense, dénudé, sur lequel serpente une piste qui conduit les bergers vers les estives. Paysage blond et vert, riant sous le soleil d'or et le ciel bleu.


Pla del Trigolet : 1553 m

J'ai besoin de ce décor, de ce désert, de cette immensité pour mes retrouvailles avec la montagne. De cette solitude.

Pas un souffle d'air, pas un chant d'oiseau, pas un bruit, la perfection.
Ils sont tous là, bien rangés, depuis le temps que je ne les ai vus, inchangés et bienveillants. Je suis heureuse de les retrouver : le Canigou, le Costabonne, les Gra de Fajol et Bastiments, le Freser.


Massif du Canigou




Gra de Fajol et Bastiments


Le Costabonne 







Dans mon dos, au sud, les reliefs de moyenne altitude se perdent en une symphonie de bleus catalans, alors que le drapeau y est de sang et d'or. Accroché à toutes les façades avec son étoile bleue.

Côté sud





Il y a même le sanctuaire de San Antoni où j'étais le week end dernier, contemplant ces mêmes montagnes d'un peu plus au sud.
Sant Antoni vu depuis le plateau où je suis




Vu depuis Sant Antoni, le lieu où je me balade aujourd'hui 

J'ai changé pendant ces quatre mois d'absence : le souffle plus court, la fatigue dans des jambes lourdes à chaque montée, je dois sérieusement m'entraîner !
Ce relief est un bon terrain pour cela, modulable à l'infini.
Me voilà à la frontière, au Col Pregon (1504 m), borne 515 :je peux la suivre au plus près en montant et descendant sans cesse mais je choisis la piste plus adaptée à ma rééducation.


Borne frontière au Col Pregon 1534 m



Gra de Fajol entre les pins






Par moments je m'enfonce dans la forêt de conifères et de genêts purgatifs où paissent des chevaux.
Les sommets pyramidaux émergent comme
 des sapins décolorés.







Une petite gentiane acaule est seule rescapée , elle semble m'attendre depuis l'été au bord de ce chemin, ce sera la seule note de couleur du parcours. Quelle délicatesse!



Les chevaux, seuls êtres vivants, foisonnent sur le plateau, côté France , côté Espagne, farouches, sympathiques et beaux. Curieux à distance. Nimbés de soleil en leur longue crinière.


Côté Espagne

Côté France derrière la ligne frontière

De loin en loin j'entends des tronçonneuses alors que je "roule" plein ouest vers le Costabonne qui se rapproche sensiblement.
Quatre bûcherons avec leur Land Rover seront les seuls humains rencontrés : ils m'expliquent que le site venant d'être classé est déforesté proprement par places . Ils s'appliquent à tronçonner les troncs bien à leur base et le plateau devient une féerie de parfums. Percher leur 4X4 là haut relève d'un "exploit". Les traces donnent le frisson. Ils viennent de loin, de Ripoll.


La ligne frontière et ses piquets (les barbelés n'existent plus depuis longtemps)

Déforestation très propre

Je ne ressens ni douleur ni fatigue : parvenue au Col de Siern ( et à la borne 514), je décide de continuer encore un peu, j'ai parcouru plus de 7 km et je pourrais encore aller loin mais il y a le retour! Et je doublerai allègrement mon maximum parcouru sur la voie romaine!
Donc je continue : je grimpe au milieu d'une pelouse rôtie par le gel et la neige dont des plaques subsistent à l'ombre. Bien gelée à cette heure encore.

Dans la cuvette : Col de Siern 1627 m, en face, Jaça de les Pigotoses 1691 m (j'y vais)

Col de Siern : borne 514

Toute la zone déforestée : 1686 m tout en haut (j'en viens)


Je choisis enfin de m'arrêter: ce seront 8 km de marche. A refaire en sens inverse évidemment. Tout va bien, je commence déjà sérieusement à penser au Costabonne et ses 2465 m pour le week end prochain. Je ne doute de rien !
Le sommet du Costabonne, 2465 m

Je rencontrerai, si j'y vais,  au Col de Pal, la borne 513, elle est encore loin : de Hendaye à Cerbère, les Pyrénées sont jalonnées de 602 bornes en béton, la dernière étant enfouie au ras de l'eau dans une grotte, c'est logique, les Pyrénées naissent et meurent en mer.



Détail des Esquerdes de Rotja, 2231 m


Donc je m'arrête, je suis à 1700 m d'altitude et je prends le temps : le temps de savourer, je sors mon carnet et j'écris, je dessine ce Costabonne pyramidal, ses éboulis, ses arbres disséminés , ses coulées de roches ou de sapins. Je regrette ma boite de couleurs, en fait je me réapproprie longuement ce dont j'ai été privée longuement.


Mon terminus 1700 m et 8 km parcourus

Et je calcule : pendant ces 102 jours j'ai été privée approximativement de...12 randonnées, 12 000 m de dénivelé positif (D+), environ 200 km et 72 heures de marche..Oh, en chiffres ça donne le tournis ! En paysages, c'est autre chose...Ce qui m'a le plus manqué ce sont ces randonnées d'automne autour du Carlit, ses sommets et ses lacs,  ou bien La Pedraforca, véritable toboggan de pierre...Ah oui je les ai pleurés...

Allons ne nourrissons pas de regrets stériles et ne comptons pas les regrets perdus.
En 2018...peut être...si tout va bien...

Je reprends le chemin à l'envers, me retournant souvent pour regarder le Costabonne dont les ombres creusent les rides et sculptent les reliefs.

Genêts purgatifs



Le Costabonne prend du relief et ses forêts de pins à crochets


Je néglige un peu le versant français, creusé de la profonde vallée du Tech. Tout au fond se trouve le long sentier de randonnée qui mène au Costabonne mais que je ne ferai jamais: je préfère le visage découvert du versant espagnol.

Côté France, vallée du Tech, La Preste
Toutefois, vers l'est, c'est un beau paysage de Pyrénées en pente douce vers la mer dont la ligne bleue se devine fort bien (peut être pas sur la photo).

Côté France, la mer au fond
Je ne trouve pas le temps long, j'adore ce plateau,j'ai pris quelques raccourcis à travers les pins pour gagner un peu en distance , toutefois ma jambe ne me fait pas du tout souffrir, c'est une véritable joie. Me lancer dans pareille distance, loin de tout et de tout le monde, sans savoir si je tiendrais le coup était un peu risqué ...Je dois bien l'avouer...



La même que le matin, les reliefs en plus


Ma prochaine rando si tout va bien

Magnifique!Je suis vraiment heureuse de mes capacités (et de ma santé) retrouvées.
Je me remémore, en marchant,  ma dernière randonnée musclée, à la Serra del Cadi (clic) où j'ai eu l'impression d'entrer dans le ventre de la montagne, là je marche sur ses courbes douces et son dos rond. Multiples facettes, toutes plaisantes.
Bientôt je retrouverai une petite Nina endormie, réconciliée avec sa peur des chiens, poules et coqs, ses voisins.
Bientôt je retrouverai mes randonnées musclées ! J'ai encore du travail à faire sur moi, mais cela ne m'effraie pas !
Aujourd'hui, je sais que tout peut s'arrêter en un instant. Qu'on peut aussi reprendre le cours si la vie nous le permet. Mais j'ai appris avec difficulté et imparfaitement la patience. A cette école là, ce sera sans doute la matière en laquelle je serai un cancre à perpétuité !

A Espinavell, après la rando, faut bien reprendre des forces:-))



Sur mon 2nd blog, pour compléter ce voyage : le village de Fabert (clic) vous est conté

En chiffres 
Distance parcourue : 15 km
Dénivelé (D+) : env 400 m


samedi 11 novembre 2017

La Voie Romaine ...2 ème

Ce 4 novembre, je pose mes roues sur le petit parking de San Salvador de Bianya, (Catalunya) sous un ciel d'orage avec de grands éclairs et des roulements de tambour qui se répercutent dans vallées et montagnes. La nuit tombe, le minuscule village qui doit compter 4 ou 5 habitants s'est enrichi d'une colonie d'enfants raisonnablement bruyants.  Avant la pluie, je fais le tour du village : plus long à écrire qu'à faire! Il doit son charme à une petite église aussi close que le petit cimetière que j'avais pu visiter dans d'autres temps...
San Salvador de Bianya



La Via Romana que je vais "explorer" est à deux pas d'ici.
Explorer...Je viens juste d'en faire une drôle de visite, trop impatiente de voir le passage assez particulier dont elle est dotée par ici.




Je pars donc alors que la nuit s'annonce sur le chemin qu'elle est devenue, mal pavé, mal conservé et je marche d'un pas vif (merci la guérison même si elle n'est pas achevée) ; j'ai pris la précaution de prendre une puissante lampe, la nuit peut me surprendre.

Tombée du soir sous l'orage

La balade est assez magique : des roulements de tonnerre, ponctuent un silence quasi nocturne, un désert vivant de ma seule présence, puis de craquements dans les fourrés (brrr), c'est plutôt envoûtant mais cela n'occulte pas la surprise devant cette oeuvre monumentale . Voyez plutôt...

Au soir qui tombe, juste avant la pluie
Sous le soleil revenu après les averses du soir et la nuit paisible, porte ouverte sur les parfums de la nuit, je pars d'un pas vif dans un joli paysage champêtre avant d'amorcer la rude côte des 22 lacets.

La Vall de Bianya (Paysage de la vallée de Bianya

Sur ce tronçon, où la pente atteint 10 à 20%, les romains mirent en oeuvre tout leur savoir faire: les virages très serrés et surtout en forme d'escalier (comme nos voies modernes) comportaient des murs de soutènement en blocs, pierres sèches, sans mortier, provenant du site même. Ainsi on trouve un mélange de grès et de conglomérats, les roches d'ici. Nulle trace de carrière n'est visible, je crois qu'ils n'en avaient pas besoin tans la roche abonde. Le seul fait de bâtir une route et son assise généraient le matériau .

Les lacets de la via de Capsacosta


Cette photo de double virage montre la déclivité important et la plate forme pour négocier le lacet


Ces murs de soutènement et de contention assuraient la solidité (et la pérennité) de l'ouvrage, c'est ce qui reste de mieux conservé.


Mur en gros blocs non taillés

Mur de soutènement

L'assise de la route pavée avait dans les lacets une morphologie particulière : légèrement bombée pour envoyer l'eau sur les extérieurs, au niveau du virage sec (où les chars pivotaient sur une seule roue comme s'il y eut un différentiel) une plate forme carrée délimitée par de gros blocs solidement enchâssés dans le sol donnait solidité, car tout le poids du char reposait sur ces dallages et ne devait en aucun cas écarter les pavés en ce puissant mouvement de rotation.

Le char pivotant sur la roue intérieure à la courbe entaillait profondément une ornière qui servait de guide (ou creusée par la main de l'homme ?).  La manoeuvre était délicate et si le char venait à reculer sous l'effet de la pente en escalier, de gros blocs posés à l'extrémité de la plate forme empêchaient chars, animaux et marchandises d'être précipités dans le ravin. car tout est à flanc de montagne ne l'oublions pas.

Double virage et mur de contention de la courbe de la route (à gauche)









Ces gros rochers au fond d'un virage en épingle
évitent au chariot d basculer dans le vide au cas où...

Assise de la route : les pavés sont profondément
fichés dans le sol pour assurer la solidité

Morphologie d'un virage : la ligne de blocs, bien enchâssée
dans le sol était surélevée par rapport à la voie
On devine bien la rigole d'écoulement des eaux (gauche)
le long de la voie


Ici on voit aisément en 1 er plan la roche creusée par les roues
et l'assise de la plateforme 

Gros plan sur l'ornière

Tandis que je marche j'ai la chance inouïe de pouvoir recréer dans mon imaginaire tout cela et donc je chemine au milieu de la circulation affairée, colorée, bruyante, grinçante, suante et soufflante. C'est une vie extraordinaire qui m'entoure : ici la voie est étroite et encaissée dans la roche ; priorité à l'attelage montant, un élargissement notable de la voie permettant, non loin,  les croisements.

Voie unique et encaissée dans la roche de conglomérats

Une aire élargie : croisements ? Repos ? Parking ? 

Là, une vaste plate forme permettait de faire une halte car bêtes et gens sont épuisés par la déclivité , l'effort, la chaleur ou le froid, et puis il faut bien casser la croûte! Dans un désordre organisé je me fraie un passage. Que de bruits, de couleurs, d'odeurs et de cris !Personne ne fait attention à moi . Ni au magnifique paysage de ce matin d'automne.

Le même qu'il y a 2000 ans


Plus sérieusement, dans le silence des épais sous bois, la route est une trouée lumineuse. Elle est devenue, en ce 21 eme siècle, un chemin de randonnée, balisé mais pas fréquenté à cette saison.

Paysage local entre Vall de Bianya et Ripolles,
décor de la voie
Quand le chemin a été trop dur, ou trop abîmé pour être réparé, les Romains ont fait une déviation, une sorte de contournement. En plusieurs lieux de cette voie. Celle-ci est la 3 eme que je rencontre, sur cette route.
Ainsi, ce tronçon là rend inutilisable la voie originelle : comment circuler là dessus, la largeur de la route butant sur un mur et ne laissant plus de place au charroi ?.

Avant existence de la "déviation" 


La déviation : plus longue, plus large, plus plane

Hier soir c'était le parfum des sous bois, âcre et puissant, mouillé d'une pluie fine, ce matin c'est belle lumière d'automne, propice à la balade.
Laquelle prend fin en ce site , près de mon village d'une nuit :
un site nommé "Els Hostalets de Bianya", qui montre une vaste esplanade où se trouvait un relais à l'époque romaine. Des fouilles l'attestent.


Els Hostalets ou Cal Ferrer

Au 17 eme siècle (1630) il fut reconverti en une forge
, "Cal Ferrer" (chez le forgeron). Un document de 1719 le mentionne.


le forgeron (panneau in situ)

Voici ce qu'il en reste aujourd'hui : 







De là, la Via Romana file, rectiligne, vers la Vall, franchit la voie rapide "proprement", sauvegardée puisqu'un tunnel la protège (la route moderne passe sous la voie au lieu de la détruire) et meurt doucement au "Pas des Trajiners" dont il ne reste plus rien.


La voie romaine dans la vallée 



Si le tracé de la voie romaine subsiste , aucun ouvrage d'art n'est plus visible de nos jours. Le chemin est encore utilisé pour desservir quelques fermes, près de la rivière.
Rien ne le différencie d'un chemin ordinaire...



Bien sûr je n'en ai pas fini avec cette voie. Un dernier tronçon reste à parcourir, juste pour la curiosité.
Sans doute n'y amènerai-je que mes pas, non mes lecteurs.


Alors à bientôt pour d'autres balades...